DolobranMeetingHouse


Peu avant l’assemblée annuelle britannique 2018 a paru, dans les colonnes du Guardian une tribune de Simon Jenkins intitulée « The Quakers are right. We don’t need God ». L’article a fait couler beaucoup d’encre, tant chez chez les quakers anglophones que dans le grand public. Nous vous en proposons ici une traduction réalisée par nos soins. Des réactions ? Venez nous en faire part sur notre page Facebook !


À l’évidence, les quakers tiennent quelque chose. On dit qu’ils envisagent, ce week-end, pendant leur assemblée annuelle, d’effacer Dieu de leur « guide pour les réunions » [guidance to meetings]. La raison, pour l’un d’entre eux, en est que le terme « met mal à l’aise certains quakers ». Selon un chercheur de l’université de Birmingham, les quakers déclarés comptent 14 % d’athées — nombre toujours grandissant —, tandis que 43 % d’entre eux estiment « ne pas être en mesure d’affirmer une croyance en Dieu ». Ils se rassemblent pour [faire l’expérience de] la fraternité [fellowship] plutôt que pour recevoir des directions divines. L’assemblée annuelle examinera également les questions de la transidentité, du mariage entre personnes de même sexe, du changement climatique et des réseaux sociaux. La religion est une entreprise fatigante.

Je ne suis ni quaker, ni croyant, mais j’ai assisté à des réunions quakers, généralement des mariages et des enterrements, et je les ai trouvées profondément émouvantes. L’absence de rituel, l’accent mis sur le silence et les réflexions et les témoignages des « amis » m’ont semblé résolument modernistes. Les maisons d’assemblée quakers sont souvent belles. La plus charmante que je connaisse date de 1700 et est perdue dans des bois profonds, près de Meifod, Powys. C’est un endroit d’une pure sérénité, à des kilomètres de toute route, où seulement quelques chants d’oiseaux se mêlent à l’introspection.

L’absence de cérémonie et de fatras liturgique offre aux quakers un point de vue duquel contempler le no man’s land situé entre la foi et l’absence de foi qu’est la « nouvelle religiosité ». 40 % des Britanniques déclarent croire en une certaine forme de Dieu — nombre en constante diminution —, tandis qu’un tiers se déclare athée. Plus d’un quart, donc, se contentent d’une « spiritualité » vaguement agnostique. De la même façon, alors que bien plus de la moitié des Américains vénèrent le Dieu de la Bible, presque tous croient en « un pouvoir supérieur ou une force spirituelle ».

Ce que ces termes signifient fait aujourd’hui l’objet d’un intense débat. Quels sont ces esprits auxquels ces personnes déclarent croire, et comment pourrait-on leur complaire ? Il est clair que la plupart des gens ne les voient plus comme résidant dans une église. Et pourtant, beaucoup d’entre eux se tournent toujours vers les églises en cas d’urgence ou en temps de troubles, quand le monde semble dénué de sens. C’est ce qu’on a constaté après les décès fortement médiatisés de la Princesse Diana et de Jade Goody [candidate d’une émission de téléréalité britannique, morte d’un cancer à l’âge de 27 ans]. Comme le dit la sociologue britannique Grace Davie dans son livre Religion in Britain, l’église est une sorte de service public, un caserne de pompiers ou un service des urgences.

Pour Davie, beaucoup de ces personnes déclarent une « religion par procuration », ou ce qu’elle appelle « croire sans appartenir ». Ils n’aiment pas la fausse collégialité des églises, les serrements de mains, les applaudissements [faussement] joyeux et le sentiment d’être piégé. Ils ne cherchent pas vraiment Dieu, mais plutôt un espace mental et physique pour trier leurs pensées, un endroit pour trouver « de l’anonymat, la possibilité d’aller et venir sans explications ou salutations […], de passer d’un niveau d’engagement à un autre ».

Cela peut expliquer le succès toujours renouvelé des cathédrales, dont la fréquentation a augmenté alors que celle des églises a chuté. Il semble que les cathédrales satisfont une recherche quasi-séculaire de solitude et de paix intérieure, stimulée par l’architecture et la musique. Surtout, elles offrent l’anonymat. La semaine dernière, dans The Archers [soap opera radiophonique de la BBC], un personnage cherchait du réconfort à « Felpersham », cathédrale de fiction ; elle voulait trouver « un endroit où elle pourrait être anonyme ». Un sondage récent paru dans le British Journal of General Practice suggère que les médecins sont de plus en plus souvent considérés comme un « nouveau clergé » par des personnes qui ne sont pas malades, mais cherchent quelque chose pour « donner un sens et un but à leur vie ». Il faudrait un sacré courage pour qu’un médecin prescrive une dose de matines une fois par jour. Mais cela montre un besoin de « spirituel ».

Le boom des psychothérapies n’est un secret pour personne. Alors que la religion décline, un appétit féroce pour les thérapies émerge. Le mouvement en 12 étapes des Alcooliques et Narcotiques « anonymes » a beaucoup en commun avec les quakers, notamment l’accent mis sur l’absence d’autorité et la fraternité [fellowship]. Au-delà s’étendent les rivages plus sauvages de la pleine-conscience, de la méditation, des cours de bonheur et de la « spiritualité holistique ». Tout cela suggère que les aspects purement physiques de notre être ne satisfont pas toujours les besoins d’une personne pleinement épanouie.

Les quakers ont toujours été remarquables. Ils ont été une force disruptive dans la religion au XVIIe siècle. Ils ont prospéré malgré les persécutions dont ils ont été victimes pour ne pas avoir prêté allégeance à l’Église d’Angleterre. Leur exclusion a été le terreau sur lequel ont germé les premiers industriels, banquiers et confiseurs de Grande-Bretagne. Dernièrement, le quakerisme a décliné, peut-être parce qu’on ne gagne rien à se rebeller contre une église. On peut trouver des « amis » sur internet, et de l’introspection via le NHS [système de santé public du Royaume-Uni].

Alors que les quakers commencent à dire qu’ils trouvent Dieu « inconfortable », j’entends, venues des chaires, des protestations : l’inconfort est au cœur du christianisme. Le confort est pour l’au-delà, et l’église, depuis Luther et les indulgences papales, n’a rien d’autre à vendre. Pour Luther, c’est une arnaque. Ce qui n’est pas une arnaque, c’est la quête, par l’humanité, d’un réconfort ici et maintenant, d’une thérapie dans le sens le plus large du terme.

Le caractère sublime de la maison d’assemblée quaker de Dolobran, et l’euphorie procurée par la cathédrale d’Ely offrent plus qu’un service des urgences émotionnel. Ce sont des endroit si exaltants que chacun y trouve en soi l’inspiration de s’asseoir, de réfléchir, d’éclaircir ses idées et d’ordonner ses pensées. On n’a pas besoin de dieux ou de religion pour se reposer et restaurer ses forces.

À cela, le quakerisme a ajouté l’expérience de se lever et d’exprimer ses doutes, ses peurs et ses joies au sein d’une compagnie d’« amis », qui ne répondent qu’avec leur silence intime. La thérapie est celle de l’expérience partagée. Chassez Dieu de la pièce, et les quakers tiennent vraiment quelque chose.


Simon Jenkins est journaliste au Guardian