Riboulet, Eugene, 1883-1972; June in the Cevennes


En décembre 2010, à l’occasion d’un entretien avec Chuck Fager, Jeanne Henriette Louis part « À la recherche d’un quakerisme français authentique ». Comme l’explique l’extrait que nous reprenons ici, les racines de celui-ci sont à chercher du côté des persécutions subies par les protestants français aux XVIIe et XVIIIe siècles. L’entretien complet est paru dans Quaker Theology (vol. 10, 2010–2011, p. 45–60), et on peut le trouver traduit en français dans la bibliothèque numérique du groupe quaker de Genève.


CF : Bon, laissez-moi vous interrompre pendant une minute parce que ce livre d’Henry van Etten, je voudrais connaître deux ou trois points remarquables dans l’histoire qu’il relate. Jusqu’où remonte-t-il ?

JHL : Il remonte à l’histoire des protestants français aux XVIe, XVIIe siècles, etc. Et voici comment, d’après mon analyse, cela devrait être souligné. L’histoire des protestants français, c’est l’histoire de leur persécution. Cela est peu connu. En fait, les protestants la connaissent, mais les non-protestants la connaissent très peu. Les Français qui veulent s’instruire sur les quakers ont étudié surtout l’histoire quaker britannique, et leur tête est pleine d’histoire quaker et des persécutions en Grande-Bretagne.

Ils étaient au courant de l’histoire des quakers à l’époque de George Fox, et même après, mais ils n’étaient pas au courant de la persécution des protestants français, donc ils avaient adopté l’histoire des quakers donnée par les quakers britanniques, ce qui est normal de la part de quakers britanniques. Je trouve cela normal, bien qu’il y ait un certain regret chez moi [au sujet de ce côté britannique], mais cela se comprend. Mais pour les quakers français, si tout l’espace est pris par l’histoire des quakers britanniques, et qu’il ne reste pas de place pour parler de la persécution des protestants, alors la base [pour l’histoire des quakers français] est fausse.

CF : Ainsi, les protestants français furent persécutés. Il me semble me souvenir que vous avez parlé de protestants qui annoncèrent qu’ils s’identifiaient avec les Amis ? pouvez-vous parler un peu de cela ?

JHL : Oui, les premiers quakers français étaient des descendants spirituels de protestants français. Ils venaient principalement du sud de la France, près de Nîmes. Oui, c’était des descendants spirituels de camisards qui avaient refusé de se battre dans cette guerre, au début du XVIIIe siècle.

CF : Que sont les camisards ?

JHL : C’était des combattants protestants dans une guerre entre protestants et catholiques, dans laquelle les protestants étaient persécutés. Dans les montagnes (dans la région des Cévennes), ils devaient se cacher pour tenir leurs cultes. La guerre des camisards éclata autour de 1702, et certains des protestants persécutés combattirent vaillamment, mais d’autres refusèrent de se battre, même pour se défendre eux-mêmes. C’était les futurs ancêtres spirituels des quakers français. Et la rencontre entre les protestants pacifistes et les quakers britanniques eut lieu en 1785, mais ce serait une longue histoire.

CF : Pourriez-vous m’en dire davantage sur cette rencontre ?

JHL : Oui, un quaker britannique copropriétaire de navires, nommé Joseph Fox, possédait quelques navires qui pillèrent des navires français. Les navires furent engagés dans la Guerre d’indépendance du côté britannique contre les Français.

CF : C’était un quaker britannique en Angleterre ?

JHL : C’était un quaker britannique en Angleterre, et c’est après la Guerre américaine d’indépendance qu’il se rendit compte que ses navires avaient pillé des navires français à son insu.

Parce qu’il était copropriétaire des navires. Il regrettait beaucoup cela, donc il rencontra les copropriétaires non quakers, qui voulaient lui donner sa part du butin. D’abord Joseph Fox refusa, puis il accepta, et il mit cet argent dans une banque ou l’équivalent afin de le rendre aux victimes. Et il envoya son fils Edward en France avec mission de trouver les victimes. Et le fils fit publier une annonce dans la Gazette de France, indiquant qu’ils voulaient retrouver ceux qui avaient perdu des biens à cause de ses navires, et les indemniser, et cela vint à la connaissance des villageois de Congénies, dans le sud de la France.

Or à Congénies un groupe avait commencé à se former. Ces personnes n’étaient pas quakers, mais c’était des protestants pacifistes, et leur philosophie n’était pas éloignée de celle des quakers britanniques. Et l’un d’eux, je pense que c’était Jean de Marsillac, écrivit une biographie de William Penn. Il était français, il était devenu un couflaïre français, comme on les appelait ; « couflaïre » signifie « gonflé » en provençal.

Et lorsque de Marsillac vit la lettre d’Edward Fox, il dit que le groupe devait prendre contact avec Edward Fox. C’est ce qu’ils firent. Ils écrivirent : « Nous ne connaissons pas l’histoire du pillage des bateaux, mais nous pensons que nous sommes Frères. Nous sommes très impressionnés par votre philosophie quaker, donc nous devrions peut-être nous rencontrer. » Edward répondit, et lors des années suivantes, des contacts furent établis, des lettres furent écrites, et Jean de Marsillac fut invité à rendre visite à des Amis britanniques. Et trois ans plus tard, les couflaïres devinrent quakers car ils avaient dit qu’ils souhaitaient devenir membres de la Société religieuse des Amis, et c’est ce qui se passa en 1788, lorsque des Amis venant de Grande-Bretagne et de Nantucket en Amérique vinrent à Congénies. Il y eut une petite cérémonie, et ils tinrent un culte à la manière quaker. C’est là l’origine du quakerisme à la française.

CF : Je suis captivé. Les Amis de Congénies n’étaient pas liés à l’histoire des navires pillés. Edward Fox a-t-il jamais trouvé les propriétaires des navires français pour leur rendre l’argent ?

JHL : Oui, il les a retrouvés. Il leur donna l’argent, qui fut restitué en quelques années. Le père et le fils s’appelaient tous les deux Fox, mais ils n’appartenaient pas à la famille de George Fox. [En fait c’est un remboursement fait à un propriétaire de bateau à Sète, un port non loin de Congénies, qui avait alerté les couflaïres sur l’existence des quakers. – NDLR]


Jeanne Henriette Louis est une  historienne française, professeur émérite de civilisation nord-américaine à l’université d’Orléans. Elle est membre du groupe quaker de Paris

Chuck Fager est un activiste, auteur et éditeur quaker américain. Il est notamment l’auteur de Selma 1965: The March That Changed the South (1974)

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