Roddon, Guy, 1919-2006; Deposition, Burial and Resurrection of Christ


Les quakers en France entretiennent des liens forts avec le protestantisme. Cela est dû à leur histoire, qui remonte au XVIIIe siècle et prend racine dans la guerre des Camisards, aussi bien qu’aux relations amicales qui les lient aujourd’hui à diverses églises et associations protestantes. D’un point de vue théologique, toutefois, quakers et protestants n’ont pas toujours été — et ne sont pas toujours aujourd’hui — sur la même longueur d’onde… Cet article publié le 26 octobre 2017 dans le magazine quaker The Friend, dont nous vous proposons une traduction inédite, expose les points d’accord et de divergence des premiers Amis avec les thèses de Luther et de Calvin.


Il y a 500 ans, Martin Luther publiait ses 95 Thèses (également connues sous le titre de Dispute sur la puissance des indulgences), événement qui symbolise désormais le début de la Réforme protestante. Émergeant un peu plus de cent ans après, le mouvement quaker fut l’un des produits de ces changements importants. Malgré cela, les quakers ne reçurent pas toutes les idées de Luther avec enthousiasme, en particulier quand Jean Calvin les eut reprises et intensifiées. Alors, quel rapport les Amis entretiennent-ils avec Luther et la Réforme protestante ? Sommes-nous des Amis de Luther ou non ?

Les premiers Amis faisaient partie de ce que l’on a appelé la Réforme radicale. Des groupes dissidents, comme les anabaptistes et les quakers, suivaient Luther et Calvin dans leur volonté réformatrice, mais souhaitaient des changements plus substantiels que ceux qu’étaient prêts à envisager les réformateurs traditionnels. Dans le même temps, ces groupes restaient attachés à certains aspects de l’héritage catholique que Luther et Calvin rejetaient. Le point de départ de Luther consistait à dénoncer le fait que l’Église était devenue avare et corrompue, ne se préoccupant que de sa richesse et de son pouvoir ; la vente des indulgences (un paiement à l’Église qui achetait une exemption de peine pour certains types de péchés) était un exemple de cette corruption. Rien n’indique que les premiers Amis aient eu la moindre raison de s’opposer au 95 thèses de Luther. Tous les groupes de la Réforme radicale partageaient la critique de l’abus de richesse et de pouvoir de l’Église chrétienne. Toutefois, au fil du temps, les réformateurs développèrent des doctrines et des pratiques permettant de distinguer le protestantisme du catholicisme. Premièrement, plutôt que de souligner, comme les catholiques, l’importance du rôle de l’Église, de son clergé et des sacrements pour offrir à chacun un accès à Dieu et au salut, les protestants affirmèrent que tous jouissaient d’une relation directe avec Dieu et que le salut, bien que sujet à la prédestination de Dieu, reposait sur la foi seule. Deuxièmement, les protestants donnèrent priorité à l’autorité de la Bible plutôt qu’à celle de la tradition (c’est-à-dire aux enseignements approuvés par la hiérarchie de l’Église). Troisièmement, plutôt que d’accepter la possibilité de la sainteté (c’est-à-dire le fait qu’on puisse, grâce à l’Église, se conformer de manière parfaite à la volonté de Dieu), les protestants affirmèrent que la nature humaine est totalement dépravée (c’est-à-dire corrompue par le péché à tel point que personne n’est capable de répondre à l’appel de Dieu). Libéré des entraves d’une institution unique, l’Église, le mouvement protestant eut pour résultat la fracture de la chrétienté ; des conflits doctrinaux continuels engendrèrent des séparations ultérieures et la formation de nombreuses dénominations. Les quakers furent l’un de ces nombreux groupes nouveaux.

Le mouvement quaker tel qu’il apparut dans l’Angleterre du XVIIe siècle était une réponse singulière à la Réforme. Les premiers Amis rejetaient ce qu’ils appelaient une religion « créée par l’homme ». Ils proclamaient que Dieu était accessible dans l’intimité de chacun ; que la Parole vivante de Dieu avait priorité sur l’Église comme institution aussi bien que sur la Bible ; que le Christ était venu lui-même enseigner à son peuple, comme prêtre, prophète et roi éternel ; que l’Église n’était pas un bâtiment physique mais plutôt un temple de pierres vivantes ; que tous étaient d’égale valeur devant Dieu ; que se libérer du péché était possible dans cette vie, et que le royaume de Dieu était effectivement en train de s’établir, d’abord au sein du peuple de Dieu, puis dans le monde. Ces positions étaient courantes au sein de la Réforme radicale, et les quakers partageaient un air de famille avec divers groupes anabaptistes qui, avec les Amis, furent plus tard connus sous le nom d’Églises historiques de la paix.

Les quakers rejoignaient Luther, Calvin et les autres réformateurs protestants sur un certain nombre de points importants. Ils partageaient leur critique d’une Église chrétienne corrompue par la richesse et le pouvoir, et allèrent plus loin en condamnant plus largement tout christianisme institutionnel. Ils partageaient l’idée que tous pouvaient entretenir une relation directe et sans intermédiaire avec Dieu, et allèrent plus loin en affirmant que l’Esprit du Christ était accessible à tous, juifs, musulmans et païens compris. Ils partageaient l’idée que tous les croyants faisaient partie du clergé, et allèrent plus loin en affirmant la capacité de tous, y compris les femmes, à devenir prophètes et prédicateurs. Ils partageaient également l’idée que la Bible devait être disponible dans les langues locales et que tous les croyants avaient le droit de l’interpréter, et allèrent plus loin en rejetant l’idée que des érudits ayant reçu une éducation formelle jouissaient d’un quelconque privilège en la matière. 

En dépit de ces nombreux et importants points d’accord, fondés sur leurs expériences spirituelles marquantes et leur discernement, les quakers critiquèrent vivement un certain nombre de doctrines protestantes associées à Luther et à Calvin. S’ils acceptaient la réalité du péché et de la noirceur humaines, ils ne pouvaient accepter l’impossibilité de se libérer du péché dans cette vie. Le salut est certes l’œuvre de Dieu seul, mais chacun est confronté à un choix simple et limité : se soumettre à Dieu en attendant la Lumière du Christ, ou demeurer dans la désobéissance et les ténèbres. Bien qu’il soit impossible de se transformer soi-même, on peut néanmoins choisir de se soumettre à la puissance de Dieu en soi. Cela fait, il devient possible de se conformer de manière parfaite à la volonté de Dieu (sainteté ou perfection). Les quakers rejetaient également l’idée que Dieu prédestine certains au salut et (dans le cas de Calvin) le reste à la damnation. Parce que l’Esprit saint s’est répandu sur toute chair à la Pentecôte, et parce qu’ils croyaient que cet Esprit a le pouvoir de transformer, les Amis affirmaient que le salut était accessible à tous sans exception. Pour cette raison, les Amis rejetaient également l’idée que le salut résulte de la foi seule, si cela réduit l’œuvre rédemptrice du Christ à une transaction formelle réalisée à distance. L’expérience quaker impliquait une participation authentique à la crucifixion et à la résurrection du Christ, comme expérience spirituelle intérieure de régénération. Les quakers combattaient la doctrine protestante de la sola scriptura et affirmaient que, puisque le Christ était la Parole de Dieu, et que cette Parole avait inspiré les Écritures, la Bible ne pouvait être qu’une autorité secondaire. Enfin, les quakers rejetaient la conception protestante dominante des relations entre l’Église et l’État. La position de Luther reposait sur l’idée que Dieu gouvernait à travers deux royaumes : un royaume séculier fondé sur la loi et le gouvernement ; et un royaume spirituel fondé sur l’évangile et la grâce. Cela le conduisit à défendre une alliance entre l’État et l’Église, et à justifier l’usage de la violence. Les quakers acceptaient l’idée des deux royaumes. Mais ils croyaient que les royaumes terrestre et céleste étaient fondamentalement en conflit, et que le Christ était revenu pour remplacer les structures de pouvoir humaines par le pacifique royaume de Dieu. Ils s’opposaient partant à toute relation formelle entre l’État et l’Église, et à l’utilisation de la coercition ou de la violence en matière de foi et de conscience.

Ainsi, bien qu’issus de la Réforme protestante, les groupes de la Réforme radicale étaient souvent en confit avec les réformateurs traditionnels. En raison de l’accent que le mouvement anabaptiste mettait sur le discipulat et la régénération spirituelle, Luther le qualifia de « nouveau monachisme ». Les écrits antiquakers du XVIIe siècle formulèrent des accusations similaires (cf. par exemple le tract The Perfect Pharisee under Monkish Holiness de 1654). Au XVIIIe siècle se développa néanmoins un groupe protestant, le mouvement méthodiste wesleyen, qui, bien que fortement influencé par Luther, affirmait également l’accessibilité universelle du salut, la possibilité de la sainteté, et la consolidation réciproque de la piété et de l’action sociale. Il n’est peut-être pas surprenant, par conséquent, que la tradition wesleyenne ait exercé une influence si profonde sur le quakerisme mondial au cours des 250 dernières années.


Stuart Masters est membre du Central England Area Meeting et travaille au centre d’études quaker de Wookbrooke en tant que coordinateur et tuteur des formations en ligne

Un commentaire sur « « Amis de Martin Luther ? Les quakers et la Réforme protestante » »

  1. Merci pour la traduction de cet article qui éclaire bien la relation entre les Quakers et les autres branches du protestantisme.

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